Wikileaks, les médias et Israël : suite de notre rencontre avec Julian Assange – AgoraVox le média citoyen.

 

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Wikileaks, les médias et Israël : suite de notre rencontre avec Julian Assange

Voici la seconde partie de notre long entretien avec Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, l’homme qui est en train de se défendre en ce moment même devant un tribunal anglais qui devra décider s’il sera extradé ou pas en Suède. Assange n’épargne pas ses attaques à l’encontre de plusieurs médias occidentaux et en particulier le New York Times, The Guardian et la BBC. Il explique pourquoi sa vie est réellement en danger et pourquoi son procès est un coup monté. Il donne enfin sa vision des enjeux internationaux en pointant du doigt le rôle joué par les américains et l’état d’Israël qu’il déclare craindre personnellement. [voir ici la première partie de l’interview]

Qu’est-ce qui t’a poussé à t’orienter dans le domaine de l’information ?
J’ai commencé car trop souvent les journalistes ont renoncé à leur rôle de conduire le débat public en devenant simplement des spectateurs. Ce que nous avons fait avec Wikileaks c’est probablement quelque chose que personne n’aurait fait. Les journalistes ne comprennent pas qu’ils ont un pouvoir quasiment unique : pouvoir contribuer aux débats et pas uniquement les subir.
Quelques exemples ?
Prenons l’exemple de Bill Keller du New York Times. Lui il m’a décrit en disant que quand il m’a rencontré j’avais un T-shirt sale, des chaussures de gym, les chaussettes sales, que je puais… etc. Sans préciser que c’était la période où j’étais recherché et que donc je fuyais d’un endroit à l’autre… Moi je me demande pourquoi il a décrit seulement la première partie et pas la deuxième où je lui racontais ma fuite où je ne dormais pas pendant plusieurs jours pour ne pas me faire attraper… Voilà un simple exemple pour décrédibiliser une personne. Tout ceci est indigne et même si c’était vrai que j’étais sale et que je transpirais, quelle était le besoin d’écrire de telles choses sans les expliquer ? Probablement le New York Times fait tout ça pour se justifier face à Washington d’avoir collaboré avec Wikileaks. C’est un peu comme s’ils disaient à la Maison Blanche : « nous ne sommes pas contre vous, mais nous travaillons pour vous !« 
Oui mais pourquoi as-tu choisi le New York Times ?
Pour des raisons simples. Nous avons voulu privilégier un grand quotidien américain car nos sources étaient américaines. Par ailleurs, sur le plan juridique il est plus évident de protéger des sources américaines par le biais d’un journal qui paraît aux Etats-Unis. Dans l’hypothèse de poursuites, un éditeur peut ainsi toujours intervenir à la cour pour prendre notre défense. Voilà pourquoi nous avons choisi un journal américain.
Et que s’est-il passé ?
Nous avons demandé au NYT de publier en premier. Ils étaient d’accord au début, mais ils se sont incroyablement dégonflés au dernier moment : le journal est revenu vers nous en nous demandant de « publier d’abord ». Je n’en reviens pas que le NYT puisse passer à côté d’un scoop en laissant un petit site avoir l’exclusivité. Le journal a baissé son pantalon par peur du gouvernement : il n’aurait jamais rien publié si nous ne l’avions pas fait en premier lieu. On m’a dit que lorsque nous leur avons donné des câbles, les gens du NYT, à une table ronde avec la CIA et la NSA, leur ont dit « voilà ce que nous avons obtenu… ».
Peux-tu nous donner d’autres exemples ?
Il y a par exemple ce scandale en Afghanistan ; l’histoire de l’unité 373 responsable de la mort de 2000 personnes présentes sur une liste. Cette unité, spécialisée dans les « crimes spéciaux », était si puissante que lorsque le frère de Karzhai s’est lancé dans le trafic de drogue, un général américain a déclaré qu’il le « mettrait sur la liste ». Le gouvernement afghan s’est plaint à ce sujet, car même si vous êtes revendeur de drogue et que vous aidez les talibans, vous ne pouvez être jugé et puni par une unité en marge de la loi. Lorsque nous avons évoqué cette affaire au journal, Keller et Schmidt n’ont plus voulu en entendre parler, « censurant » ainsi cette importante « épine » afghane. Un exemple comme celui-ci montre bien que les systèmes d’information ne font pas leur travail.
Avez-vous eu le même problème avec d’autres journaux ?
Nous avons aussi eu un problème avec le Guardian. Car en donnant des informations au Guardian, on ne sait pas exactement dans quelles mains elles atterrissent. Dans celles des éditeurs ou dans celles de la Guardian Co. qui est reliée à tout un tas d’intérêts économiques ? Tous les gens au Guardian ne sont pas mauvais. Il y a aussi des bons gars qui y travaillent. Mais dorénavant nous nous adresserons à eux directement. Ca nous évitera de confondre les gens qui contrôlent le Guardian avec ceux qui travaillent pour le Guardian…
S’est-il passé la même chose avec Le Monde ou les autres journaux ?
Il y a une multitude de raisons pour lesquelles nous avons donné les infos à plusieurs journaux. La première étant que les journaux poussent la publication à des degrés variables. Der Spiegel, par exemple, a fait sa couverture sur une news qui n’avait jamais été publiée. Quand vous donnez une info au NYT qui va en partie la censurer, vous pouvez être sûr qu’un autre journal ira plus loin. La deuxième raison, je l’ai mentionnée plus haut (dans le cas du Guardian). A savoir qu’on n’est pas sûr dans certains cas de savoir qui est la personne qui va, au final, bénéficier de l’information.
Quels problèmes as-tu eu avec le Guardian ?
Nous avons été obligés de faire certaines choses dans la précipitation. Et ceci a été à l’origine d’une rupture de contrat avec les gens du Guardian. Nous leur avons procuré un accès unique aux dossiers. Ils étaient les seuls à pouvoir les consulter. Ils ne pouvaient cependant les diffuser, les transmettre ou les publier. Seulement les lire. Et c’est ça qui les a mis en pétard. Ils ont rompu le contrat. Ce qui nous faisait peur c’est que des chinois, par exemple, aient pu se procurer des informations et les diffuser en Chine. Nous avons donc porté l’affaire en justice pour réclamer un sursis d’un mois avant publication éventuelle, car nous savions que nous serions mis sous pression dès la parution. Et nous avons obtenu le sursis.
Comment vas-tu procéder à l’avenir ?
Avant nous n’étions pas capables d’assurer un vrai travail d’édition avec toutes les vérifications que cela impose. Désormais nous le pouvons. Il existe un réseau de personnes pour nous aider. Une barrière plus nette devrait s’ériger entre les bons et les mauvais journalistes.
Quelles relations as-tu avec d’autres médias britanniques ? Pourquoi ils vous accusent d’être antisémites ?
Nos relations ne sont pas au beau fixe. Notamment avec la BBC. Aujourd’hui un journaliste m’a agressé verbalement à la sortie du commissariat. Il s’agissait de John Sweeney de l’émission Panorama. La BBC est l’un de nos plus grands adversaires. Ce média nous a accusé de collaborer avec des prétendus antisémites comme Israël Shamir qui nous soutient. Il s’agit d’un journaliste et écrivain natif de Sibérie et installé en Israël. Niant le judaïsme et devenant pro-palestinien, il s’est par la suite reconverti à l’orthodoxie russe. C’est pourquoi il est haï dans les mêmes proportions que Salman Rushdie. Il vit maintenant en Suède, et comme il nous aidé pendant un certain temps, des médias nous accusent à notre tour d’être antisémites, d’avoir fourni des documents aux russes et d’avoir des relations avec Loukachenko. Nos adversaires contactent également nos ennemis pour les interviewer. Ils vont en faire un spectacle qui sera sur les ondes lundi (comme par hasard lors de la première journée du procès) et tenteront ainsi d’influencer les juges. On a finalement découvert que la femme du producteur de ce spectacle faisait partie du mouvement sioniste à Londres…
C’est vrai que tu crains Israël ?
Bien entendu.
Pourtant tu as fait certains choix lorsque tu as décidé de publier les premières informations…
Nous avons choisi de ne rien publier sur Israël pendant la première semaine, car cela nous aurait causé beaucoup de problèmes. Nous avons donc entamé la publication des fichiers sur d’autres pays. Dès que notre « bateau » avait quitté le port, il n’était pas concevable de le faire changer de cap. Au début nous n’avions pas beaucoup de fichiers sur Israël et nous avons eu peur des attaques en provenance de la côte est des Etats-Unis (c’est sur la côte est que résident les principales organisations juives, NDR). Si nous avions publié des informations sur des pays « sensibles » dès le début, nous aurions subi des attaques pour nous faire dévier de notre trajectoire.
As-tu plus peur d’Israël ou des Etats-Unis ?
C’est l’union des deux pays qui m’effraye le plus. A plus forte raison parce qu’ils partagent un certain nombre d’intérêts dans le conflit irakien. Bush a soutenu Israël car il était entouré d’amis à la tête de compagnies pétrolières. Israël, de son côté, a des liens solides avec la côte est des Etats-Unis. Non seulement en raison de la présence de nombreux juifs sur le sol américain, mais également parce que beaucoup de passeports israéliens ont été fournis aux juifs de la côte est afin de renforcer leurs liens avec leur terre d’accueil. La Russie a procédé de la même manière avec l’Ossétie du Sud, en distribuant des passeports à la population locale afin d’encourager la lutte contre le nationalisme géorgien.
Certaines personnes pensent que l’on s’apprête à vivre une troisième guerre mondiale en ligne
Je l’espère….

C’est-à-dire… ?
Bien entendu, je souhaite une révolution non violente et sans victimes. J’ai été surpris par l’ampleur du soutien dont nous avons bénéficié. Des milliers de personnes nous ont aidé. Et grâce à cette communauté, nous avons été en mesure de fournir un accès Internet à 6% de la population égyptienne après qu’Hosni Moubarak ait procédé au black out total. Et ce grâce à une connexion par satellite d’une grande multinationale (Mitsubishi). Bien entendu, sans qu’elle soit au courant…

Que penses-tu des émeutes en Egypte ?
Ce n’est que récemment que Moubarak a reçu le qualificatif de dictateur. Tony Blair l’appelle encore « le grand homme ». Dans nos câbles nous avons tout. Nous avons même publié 480 câbles sur Kadhafi. Ce que nous essayons de faire s’inscrit dans une démarche régionale. Donc même dans le cas où les occidentaux remplacent Moubarak par un pantin, ce dernier devra améliorer les conditions de vie de la population pour gouverner. Cela poussera, par exemple, la Tunisie à offrir à son tour une meilleure condition à sa population, et cela aura un impact sur toute la région. Les régimes se soutiennent mutuellement, mais les populations sont elles aussi solidaires entre elles.
Comment cela va se terminer en Egypte ?
Je ne sais pas comment va se terminer toute cette histoire autour de Moubarak, mais l’histoire sera la même en Libye lorsque la question du remplacement de Kadhafi sera posée. Son successeur devra reconstruire le pays, mais si nous pouvons contribuer à améliorer les conditions de vie dans la région, il ne sera pas en mesure de revenir en arrière. Le cœur du problème reste la question israélienne, et plus particulièrement le cas de Gaza. Car un nouveau chef d’Etat pourrait constituer une frontière avec Gaza. Et si la bande de Gaza a une frontière d’Etat, elle pourrait avoir une armée, des chars et des hélicoptères pour se défendre. C’est exactement ce qu’Israël veut éviter.
Qui va remplacer Moubarak ?
Les Etats-Unis voudraient remplacer Moubarak par Omar Souleiman, ancien chef des services secrets égyptiens, car il est l’homme qui sécurise le plus les américains.
Donc tu ne penses pas qu’ils vont appuyer El Baradei ?
Non. Ils préfèrent Suleiman. El Baradei est un homme compétent qui a fait ses études en occident. Il pourrait être utile dans un nouveau gouvernement. Mais Suleiman a une plus grande faveur des américains.
Comment gères-tu la publication des câbles dans le temps ?
En publiant une information, nous mettons des personnes en danger. Et cette donne peut être utilisée contre nous. Nos adversaires crient volontiers que nous signons l’arrêt de mort d’une source ou d’une personne par le simple fait de publier un câble. Mais c’est juste un jeu politique. Dans les ambassades le personnel est souvent renouvelé. S’il arrivait malheur à l’un des collaborateurs diplomatiques, nous serions soudainement accusés. Nous vérifions donc les câbles avant de les publier, pour éviter que cela se produise. Il faut dire qu’on nous accuserait même si quelqu’un était tué pour une toute autre raison, qui n’aurait rien à voir avec telle ou telle information. C’est pourquoi nous avons baissé le tempo. Le risque de voir quelqu’un mourir à cause d’un câble est réel, et le jour arrivera où nous ne serons plus les seuls à gérer ces câbles. Mais en attendant cette perspective, nous devons faire preuve de prudence.
Qui est le véritable ennemi des régimes ? Toi ? Wikileaks ? Les nouveaux câbles ?
Pour les américains, le véritable ennemi c’est moi et non mes sources. On me vise moi et non pas Wikileaks car je suis la personne qui représente Wikileaks et je leur ai dit d’aller se faire foutre. Ils m’avaient demandé de détruire toutes les informations afin d’éviter des ennuis avec la justice américaine. Ils voulaient que je passe à la télévision pour dire que j’allais détruire tous les câbles. J’ai refusé, et ils ont inventé des histoires pour pouvoir m’arrêter.
Pourquoi ?
C’est comme quand une minette de 16 ans essaye de te séduire. Si tu l’envoies balader elle pique sa crise… Ils sont habitués à demander et à obtenir ce qu’ils veulent. Mais ça ne marche pas comme ça avec nous. Le seul moyen qu’il leur reste est d’anéantir mon image. Tout ça parce que je ne suis pas allé dans le sens de leur requête. Et à cause de ça je ne pense pas que je serai tranquille à l’avenir…
Pourquoi représentes-tu un tel risque pour eux ?
Je représente une menace, car si je ne suis pas condamné je resterai un symbole vivant pour tous les gens qui tiennent tête aux institutions. Nombreux seront alors ceux qui seront libres de dire non, Et pas seulement le citoyen lambda mais également des personnes de l’administration américaine ou de l’armée. En revanche si je suis puni, les gens se diront tous : « Regardez Julian Assange. Il s’est fait avoir. Si lui a échoué, comment diable pourrai-je y arriver moi ? »
Comment tu résistes face à toute cette pression ?
Ce n’est pas si dur. Je ne dis pas que c’est facile, mais ça aurait été plus périlleux si tout m’était tombé sur la tête en même temps. C’est arrivé progressivement, et donc j’ai appris à gérer la pression. Par exemple, les premières infos que nous avons fait passer sur la scientologie nous ont valu une centaine d’actions en justice, quatre ans de procès et une batterie de 22 avocats. A mon âge, chaque année vous laissez filer 2% de votre temps de vie. Il faut donc profiter du temps qu’il vous reste au lieu de dormir devant la télévision… Cela dit l’année dernière, j’ai l’impression d’avoir perdu non pas 2% de mon temps de vie… mais au moins 15% (rires).
Qu’est-ce qu’on te reproche le plus souvent ?

Ils prétendent que je travaille contre un tel ou un tel. Mais nous n’avons rien contre personne. Que nous ayons des infos contre les talibans ou contre les américains, on les publie de la même manière. La seule chose qui nous importe est la fiabilité des sources.

par Francesco Piccinini mardi 8 février 2011 – 83 réactions

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